GUIDE C-DRONE · 30 AOÛT 2026
Estimation de foule et comptage de public par drone : ce que le droit autorise à un organisateur privé
La question revient à chaque édition : combien de personnes y avait-il vraiment ? Un directeur de festival veut dimensionner son poste de secours, un organisateur de course urbaine veut objectiver la pression au sas de départ, une collectivité veut savoir si sa jauge est tenue, un service de sûreté veut mesurer le flux à une entrée qui sature. Le drone paraît l'outil évident. Il l'est en partie — mais pas comme on l'imagine, parce que le droit français réserve la captation d'images de rassemblements à des fins de sécurité publique à des services limitativement désignés, et qu'un organisateur privé n'en fait pas partie. Voici la frontière exacte entre les deux régimes, ce qu'un prestataire privé peut légalement faire, ce que vaut réellement un chiffre obtenu par imagerie aérienne, et les prix.
Publié le 30 août 2026, relu le 31 août 2026 — réglementation en vigueur en août 2026.
Deux régimes qui ne communiquent pas : les forces de sécurité intérieure d'un côté, l'organisateur de l'autre
Depuis la loi n° 2022-52 du 24 janvier 2022 relative à la responsabilité pénale et à la sécurité intérieure, la France dispose d'un cadre légal spécifique pour la captation d'images par caméra installée sur un aéronef circulant sans personne à bord, codifié aux articles L.242-1 à L.242-8 du code de la sécurité intérieure et précisé par les articles réglementaires issus du décret n° 2023-283 du 19 avril 2023, pris après avis de la CNIL. Ce cadre est étroitement borné : il ne bénéficie qu'à des services limitativement désignés — police et gendarmerie nationales, douane, sécurité civile et services d'incendie et de secours — agissant dans l'exercice de missions de police administrative.
Les finalités sont énumérées par l'article L.242-5 : prévention des atteintes à la sécurité des personnes et des biens dans les lieux particulièrement exposés, sécurité des rassemblements de personnes sur la voie publique ou dans des lieux ouverts au public lorsque ces rassemblements sont susceptibles d'entraîner des troubles graves à l'ordre public, prévention d'actes de terrorisme, régulation des flux de transport, surveillance des frontières, secours aux personnes. Le déploiement suppose une autorisation écrite et motivée du représentant de l'État dans le département — le préfet de police à Paris —, d'une durée maximale de trois mois renouvelable, ramenée à la seule durée du rassemblement lorsqu'elle est sollicitée pour en assurer la sécurité, et mentionnant le nombre maximal de caméras pouvant enregistrer simultanément. Trois interdits sont posés dans le texte lui-même : pas de captation du son, pas de reconnaissance faciale, pas de rapprochement, interconnexion ou mise en relation automatisée avec d'autres traitements de données à caractère personnel. Les enregistrements sont détruits au bout de sept jours, sauf transmission à l'autorité judiciaire, et le public doit être informé par tout moyen approprié, sauf lorsque les circonstances l'interdisent.
Ce régime, dont le Conseil constitutionnel a d'ailleurs censuré une partie du volet destiné aux polices municipales dans sa décision du 20 janvier 2022, dessine en creux la situation d'un organisateur privé : il n'y a pas d'équivalent pour lui. Aucune autorisation préfectorale ne viendra couvrir la captation d'images d'un public à des fins de sécurité par un festival, un club sportif, un gestionnaire de site ou un prestataire de sûreté. La question n'est donc pas de savoir comment obtenir la même autorisation, mais ce que le droit commun autorise — et c'est un tout autre raisonnement, plus proche de celui que nous détaillons dans notre guide sur la surveillance par drone d'un site d'entreprise que d'une logique de police administrative.
La seule voie praticable pour un privé : l'anonymat par construction
Le point de départ est simple : la CNIL considère que toute captation d'images permettant d'identifier une personne physique constitue un traitement de données à caractère personnel, dès la collecte et indépendamment de toute diffusion ultérieure. Filmer une foule dans laquelle des visages, des tenues reconnaissables ou des plaques d'immatriculation sont lisibles fait donc entrer l'organisateur dans le champ complet du RGPD, avec ses obligations de base légale, de minimisation, d'information et de durée de conservation — un raisonnement que nous développons dans notre guide RGPD et drone professionnel.
Il existe pourtant une porte étroite, et c'est celle qu'il faut emprunter : obtenir un chiffre sans jamais produire de donnée identifiante. Cet anonymat ne se décrète pas après coup, il se construit dans les paramètres de la mission :
- Hauteur et angle choisis pour que l'image ne restitue que des silhouettes vues du dessus, sans traits de visage exploitables — c'est le paramètre le plus déterminant, et le seul qui protège vraiment.
- Focale fixe et large : aucun zoom sur un groupe ou sur une personne, aucun ralenti sur un individu, aucune séquence de suivi.
- Aucun suivi individuel : on mesure une densité et une surface, pas une trajectoire. Dès qu'un dispositif suit une personne d'un point à un autre, on quitte le comptage pour la surveillance.
- Minimisation et conservation courte : seules les images utiles au comptage sont exploitées, et l'objectif final est de ne conserver que le résultat — les chiffres, la carte de densité anonymisée, la note de méthode — en détruisant les images sources selon un délai contractualisé dès la commande.
- Information du public : affichage à l'entrée, mention au règlement intérieur de la manifestation, annonce sur la billetterie et le site de l'événement, indiquant la présence d'un dispositif de comptage aérien, sa finalité et le responsable de traitement.
- Analyse d'impact (AIPD) à envisager sérieusement dès que la captation porte sur un large public dans un espace ouvert : c'est typiquement le type de traitement pour lequel elle est attendue.
Ce que cette voie exclut absolument mérite d'être écrit noir sur blanc : pas de reconnaissance faciale, pas de suivi de personne, pas de détection comportementale nominative, pas de transmission des images à un tiers — y compris à un service de police, hors réquisition judiciaire —, pas de réutilisation des rushes de comptage à des fins de communication sans repasser par le régime du droit à l'image et de la diffusion. Et si le survol concerne des parcelles privées riveraines, les règles rappelées dans notre guide sur le survol des personnes et des propriétés privées continuent de s'appliquer intégralement.
La recherche corrobore la logique de l'anonymat par la hauteur. Une étude de B. Ptak, D. Pieczynski, M. Piechocki et M. Kraft, publiée en 2022 dans Remote Sensing, consacrée au comptage de foule embarqué à basse altitude, relève que les images acquises à ces altitudes de travail ne permettent l'extraction d'aucune caractéristique biométrique ni aucune tentative d'identification individuelle (voir l'étude sur Google Scholar). Autrement dit : le paramètre technique qui rend le comptage possible est exactement celui qui rend l'identification impossible. C'est cette coïncidence heureuse qui rend la prestation défendable — et c'est aussi pourquoi tout écart vers le zoom ou le suivi fait basculer la mission dans un régime qu'aucun organisateur privé ne peut assumer.
La contrainte aérienne : on ne survole pas une assemblée de personnes
Le RGPD n'est que la moitié du problème. L'autre moitié est aéronautique, et elle est plus brutale : le règlement d'exécution (UE) 2019/947 interdit le survol des assemblées de personnes dans les trois sous-catégories de la catégorie ouverte (A1, A2 et A3), sans exception. Une assemblée y est définie non par un nombre mais par un état de fait : un rassemblement dans lequel les personnes ne peuvent pas s'écarter en raison de la densité de celles qui sont présentes. Un devant de scène de festival, une fosse, un sas de départ de course urbaine ou un parvis de stade à l'ouverture des portes entrent typiquement dans cette définition.
Le paradoxe est net : la vue qui donnerait le meilleur comptage — une image nadir prise à l'aplomb de la zone la plus dense — est précisément celle qui est interdite en catégorie ouverte. Quatre voies restent ouvertes, et le choix se fait au cas par cas :
- Voler hors ouverture au public : passages de calibration sur un site vide (avant l'ouverture, entre deux sessions, après évacuation) pour géoréférencer précisément les zones et mesurer leurs surfaces utiles, le comptage se faisant ensuite sur des passages contraints.
- Travailler depuis l'extérieur du périmètre, en vue oblique, sans jamais se placer à l'aplomb de l'assemblée : la géométrie est moins favorable et l'occultation augmente, mais la mesure de densité par zone reste exploitable.
- Cibler les zones où le public n'est pas dense : files d'accès, parvis, cheminements, parkings, campings — là où les personnes peuvent s'écarter, la qualification d'assemblée ne s'applique pas, et c'est souvent là que se joue le vrai enjeu opérationnel du flux d'entrée.
- Monter un dossier en catégorie spécifique lorsque le survol du public est réellement nécessaire : scénario standard européen ou analyse de risque dédiée, périmètre au sol, procédures de dégagement. C'est le cadre décrit dans notre guide sur le drone en festival et sur un rassemblement, avec les délais et les coûts correspondants.
Cette contrainte n'est pas une formalité négociable : elle structure la mission, elle détermine le prix, et elle explique pourquoi un devis sérieux commence toujours par un plan de masse du site avec les zones effectivement survolables, avant toute discussion sur les livrables. Le dispositif au sol suit la même logique que pour l'inspection de tribunes et gradins provisoires : point de décollage à l'écart, corridors de vol identifiés avec le responsable sûreté, procédure d'interruption immédiate.
Ce que vaut vraiment un chiffre : méthode d'estimation et incertitude assumée
La méthode d'estimation de foule par imagerie aérienne est ancienne dans son principe et n'a pas fondamentalement changé ; ce sont les outils de comptage qui ont progressé. Elle se déroule en quatre temps :
- Une image géoréférencée de la zone, idéalement nadir, dont on connaît l'échelle avec précision — sans quoi toute la suite est fausse. C'est la surface, plus que le comptage, qui est la première source d'erreur : se tromper de 20 % sur l'aire d'une zone, c'est se tromper de 20 % sur son effectif.
- Un découpage en zones de densité homogène : devant de scène saturé, milieu de site aéré, périphérie clairsemée, allées de circulation. Compter une moyenne sur l'ensemble d'un site conduit systématiquement à des résultats aberrants, parce que la densité réelle varie d'un facteur cinq ou dix entre le pied de scène et les franges.
- Un comptage, soit automatique par détection ou estimation de carte de densité, soit par échantillonnage manuel sur des carrés témoins représentatifs — la méthode manuelle reste souvent la plus robuste quand l'image est de qualité moyenne ou la densité extrême.
- Une extrapolation zone par zone, puis une somme assortie d'une fourchette, jamais d'un nombre unique.
Sur le plan technique, la segmentation des zones de forte densité est un problème traité depuis longtemps en imagerie aérienne : une étude d'O. Meynberg, S. Cui et P. Reinartz, publiée en 2016 dans Remote Sensing, montre qu'une classification de texture permet de séparer efficacement les régions de foule dense du reste de la scène sur des images aériennes de grande manifestation, ce qui fournit exactement le zonage préalable dont dépend la qualité du comptage (voir l'étude sur Google Scholar).
Reste l'honnêteté sur la marge. Le jeu de données de référence DroneCrowd, publié par L. Wen, D. Du, P. Zhu et leurs coauteurs à la conférence CVPR 2021, rassemble 112 séquences vidéo, 33 600 images haute définition et 4,8 millions de têtes annotées, précisément pour évaluer les algorithmes de détection, de suivi et de comptage sur des foules filmées par drone à des densités, des perspectives et des altitudes de vol variables (voir l'étude sur Google Scholar). Le simple fait qu'un tel jeu de données ait été construit dit l'essentiel : le comptage aérien de foule reste un problème ouvert, sur lequel aucune méthode ne revendique le chiffre exact. Les sources d'erreur sont connues et cumulatives — personnes invisibles sous un chapiteau, un arbre, une passerelle ou une structure scénique ; densité qui change plus vite que le plan de vol ; foule en mouvement entre deux passages ; contre-jour et ombres portées de fin de journée. Un prestataire qui annonce « 12 437 personnes » vend une fausse précision ; un prestataire qui annonce « entre 11 000 et 14 000, avec la méthode et les zones détaillées en annexe » livre un résultat utilisable. C'est la même discipline que celle des comptages de véhicules décrits dans nos guides sur le comptage d'occupation de parking et le comptage de trafic, à cette différence près que des humains bougent, se regroupent et se cachent bien plus qu'une voiture garée.
Usages légitimes, organisation de la mission et prix 2026
Débarrassée du fantasme de la surveillance, la prestation garde des usages solides, et ce sont ceux qui se vendent réellement :
- Dimensionner un dispositif de secours et de circulation : savoir qu'une zone concentre 40 % du public à 22 h change le positionnement du poste de secours, la largeur des cheminements et le nombre d'agents affectés à un point de bascule.
- Objectiver un flux d'entrée : mesurer la file réelle à chaque porte, comparer les débits, identifier la porte qui sature et celle qui reste vide — une donnée qui se traduit immédiatement en nombre de lignes de contrôle à ouvrir l'année suivante.
- Alimenter un dossier de sécurité : joindre à la déclaration de manifestation ou au dossier présenté en commission de sécurité une estimation d'affluence documentée par zones et par créneaux, plutôt qu'une jauge théorique jamais vérifiée.
- Faire un retour d'expérience après l'événement : comparer l'affluence estimée aux ventes de billets et aux effectifs déployés, arbitrer le plan de site de l'édition suivante.
- Communiquer un chiffre auprès des partenaires, des financeurs et de la presse en assumant l'ordre de grandeur et en publiant la méthode — c'est précisément ce qui protège d'une controverse sur les chiffres.
Côté organisation, la mission se prépare comme une prestation de surveillance et sécurité par drone, avec quelques spécificités : réunion préalable avec le responsable sûreté et le régisseur général, plan de masse avec zones survolables et zones interdites, créneaux de passage calés sur les moments qui intéressent réellement l'organisateur (ouverture des portes, tête d'affiche, sortie), point de décollage à l'écart des flux, procédure d'interruption immédiate sur demande du PC sécurité, et convention écrite de traitement des données précisant finalité, durée de conservation et destinataires. Prévoyez six à huit semaines d'anticipation si un dossier en catégorie spécifique est nécessaire — beaucoup moins si le comptage se limite aux zones non denses et aux abords.
Prix 2026 (HT) : 500 à 1 000 € pour une vacation de comptage sur un créneau de deux à quatre heures, sur une zone, avec note de comptage et fourchette d'affluence ; 1 200 à 2 500 € pour une campagne multi-passages sur une journée d'événement (plusieurs créneaux horodatés, plusieurs zones, carte de densité anonymisée et rapport méthodologique) ; 2 500 à 5 000 € et plus, sur devis, pour un événement de plusieurs jours ou un site multi-scènes exigeant plusieurs postes ; 150 à 350 € par passage supplémentaire dans une vacation déjà engagée ; 300 à 700 € pour le rapport d'analyse seul (post-traitement, extrapolation par zones, note de méthode et d'incertitude) à partir d'images existantes. Les démarches réglementaires en catégorie spécifique se chiffrent à part et allongent le délai. Le forfait de déplacement s'ajoute au-delà d'un rayon de 30 à 50 km. Demandez un devis en précisant la surface du site, la jauge annoncée, les créneaux qui vous intéressent et si le public sera présent au moment du vol.
Questions fréquentes
Un organisateur privé peut-il faire filmer sa foule par drone pour la compter ?
Il peut faire estimer une affluence, mais pas surveiller un public. La différence tient à la conception de la mission : images prises d'une hauteur et d'un angle qui ne produisent que des silhouettes non identifiables, aucun zoom sur les visages, aucun suivi d'une personne en particulier, et conservation limitée au strict nécessaire — idéalement, seul le résultat de comptage est conservé après traitement. Et la règle aérienne s'ajoute au RGPD : en catégorie ouverte, le survol d'une assemblée de personnes est interdit, ce qui impose de travailler depuis l'extérieur du périmètre, hors ouverture au public, ou dans le cadre d'une autorisation en catégorie spécifique.
Quelle est la précision réelle d'un comptage de foule par drone ?
C'est un ordre de grandeur, pas un chiffre exact, et un prestataire honnête l'annonce comme tel. Les sources d'erreur sont structurelles : personnes invisibles sous un chapiteau, un arbre ou une structure scénique, densité très hétérogène d'une zone à l'autre, foule en mouvement entre deux passages, franges de zone mal délimitées. Les jeux de données de référence de la recherche sur le comptage aérien montrent que même les meilleurs algorithmes conservent une erreur moyenne significative, qui se dégrade nettement quand la densité et l'occultation augmentent. Un rapport sérieux affiche donc une fourchette et la méthode qui y conduit, jamais un nombre isolé.
La loi du 24 janvier 2022 sur les caméras aéroportées s'applique-t-elle à un prestataire privé ?
Non, et c'est un contresens fréquent. Ce régime, codifié aux articles L.242-1 et suivants du code de la sécurité intérieure, est réservé à des services limitativement désignés — police et gendarmerie nationales, douane, sécurité civile et services d'incendie et de secours — agissant dans le cadre de missions de police administrative, sur autorisation écrite et motivée du préfet. Un organisateur, un prestataire de sûreté privée ou une agence audiovisuelle ne peuvent pas s'en prévaloir : ils relèvent intégralement du droit commun, RGPD et droit à l'image, sans la moindre dérogation attachée à un motif de sécurité.