GUIDE C-DRONE · 7 SEPTEMBRE 2026
Cartographier et suivre une mangrove par drone : Guyane, Mayotte, Antilles, Nouvelle-Calédonie
Une mangrove ne se visite pas, elle se subit. Vase molle où l'on enfonce jusqu'à la cuisse, racines-échasses de palétuviers rouges qui interdisent le pas régulier, marée qui referme la sortie, moustiques, caïmans en Guyane : le relevé au sol y avance à quelques centaines de mètres par jour, sur un transect qui ne dira jamais l'état de l'ensemble. C'est précisément le type de milieu où le vol change la nature du travail. La France gère 87 905 hectares de mangrove, répartis sur quinze îles et un territoire continental, la Guyane ; ce sont la Guyane et la Nouvelle-Calédonie qui en concentrent plus de 90 %, tandis que Mayotte, avec 667 hectares sur 29 % de son littoral, porte des enjeux d'érosion et de restauration parmi les plus tendus du pays. Voici ce qu'un drone y mesure réellement, pour qui, et où s'arrête la mesure.
Publié le 7 septembre 2026, relu le 7 septembre 2026 — réglementation en vigueur en septembre 2026.
Où sont les mangroves françaises, et sous quel statut
La mangrove est une forêt intertidale de palétuviers, installée sur la vase entre terre et mer. Elle rend trois services que peu d'écosystèmes cumulent : elle amortit la houle et fixe le trait de côte — à Mayotte, le Parc naturel marin a constaté que récifs et mangroves ont réduit les effets de la houle lors du cyclone Chido ; elle sert de nurserie halieutique, zone de reproduction et de croissance pour de nombreuses espèces exploitées ; et elle stocke un volume de carbone hors norme, le « carbone bleu ».
Selon les « Chiffres clés de la mer et du littoral » du SDES (édition 2024, données du pôle-relais zones humides tropicales, 2022), les mangroves françaises couvrent 87 905 hectares, sur quinze îles et un territoire continental. Contrairement à une idée répandue, ce ne sont pas Mayotte et la Guyane qui dominent : d'après le ministère chargé de la Mer, la Guyane et la Nouvelle-Calédonie abritent à elles seules plus de 90 % des mangroves françaises. La Guyane compte environ 700 km² de mangrove couvrant près de 80 % de son littoral, soit 68 % des mangroves ultramarines (Comité de l'eau et de la biodiversité de Guyane). Mayotte, à l'inverse, n'en a que 667 hectares — 1,8 % de la surface de l'île — mais répartis sur 76 km de côte, soit 29 % du littoral mahorais, avec sept espèces de palétuviers (Observatoire du littoral de Mayotte). L'état de santé diffère fortement : bon en Guyane, à Europa, Juan de Nova, Wallis et sur une grande part de la Nouvelle-Calédonie ; défavorable à Mayotte, Saint-Martin et Saint-Barthélemy ; en dégradation croissante en Martinique, en Guadeloupe et autour de Nouméa.
Côté statut, l'essentiel des mangroves relève du domaine public maritime, ce qui conditionne à la fois les autorisations d'intervention et la maîtrise foncière. En 2022, 58 % des mangroves nationales font l'objet d'une mesure de protection, soit 54 712 hectares hors Polynésie française : intégralité dans l'océan Indien, environ 60 % dans le Pacifique comme dans l'Atlantique (SDES). Les outils se superposent — sites du Conservatoire du littoral, réserves naturelles nationales (l'Amana en Guyane, 14 400 hectares, créée en 1998), arrêtés de protection de biotope — pris par le préfet sur le domaine terrestre ou fluvial, par le ministre chargé de la mer sur le domaine public maritime — et sites Ramsar : le Grand Cul-de-Sac Marin de la Guadeloupe, inscrit en 1993, réunit environ 15 000 hectares dont plus de 6 000 de mangrove, la plus large ceinture des Petites Antilles ; la Vasière des Badamiers à Mayotte est inscrite depuis 2011 ; la réserve de l'Amana s'inscrit dans le site Basse-Mana, environ 59 000 hectares. Chacun de ces statuts crée une obligation de connaissance et de suivi — et c'est là que le drone entre en jeu.
Le vrai argument : un milieu que personne ne peut arpenter
La justification du drone en mangrove n'est pas la modernité, c'est l'impraticabilité physique. Le substrat est une vase molle et gorgée d'eau ; les palétuviers rouges déploient des racines-échasses qui forment un enchevêtrement à hauteur de hanche ; l'accès dépend de la marée, et la sortie peut se refermer en quelques dizaines de minutes. S'ajoutent la pression des moustiques, la chaleur, et en Guyane la présence de caïmans. Un écologue en cuissardes progresse lentement, prend un risque réel, et rapporte au mieux quelques placettes et un transect. Il ne rapporte jamais une carte.
Un vol change l'échelle : en une matinée, à marée basse, on couvre l'ensemble d'une unité de mangrove et on en ressort avec un orthophotoplan géoréférencé, un modèle numérique de surface et une couverture homogène — la même donnée partout, y compris là où personne n'a jamais mis les pieds. Concrètement, les gestionnaires en tirent :
- l'emprise exacte et son évolution d'une campagne à l'autre : avancée ou recul du front, ouverture de trouées, colonisation d'une vasière neuve — un enjeu majeur en Guyane, où les bancs de vase amazoniens migrent vers l'ouest et font alterner accrétion et érosion sur un cycle estimé à une trentaine d'années ;
- un modèle de hauteur de canopée par photogrammétrie, qui distingue la mangrove pionnière basse de la mangrove adulte ;
- le repérage des zones de dépérissement, plages de canopée grise ou trouée, souvent liées à un changement de salinité, à un blocage hydraulique ou à une pollution ;
- le suivi des chantiers de restauration et de replantation, avec un état zéro et des passages annuels comparables ;
- la quantification des dégâts après cyclone : après Chido, le 14 décembre 2024 et ses rafales de plus de 220 km/h, près de 80 % des palétuviers de Mayotte ont été défoliés et de nombreux arbres cassés — chiffrer cela au sol, à cette échelle, était hors de portée ;
- la détection des dépôts de déchets et des remblais illégaux en lisière, un contentieux fréquent sur le domaine public maritime ;
- la production d'états initiaux opposables pour une étude d'impact ou un dossier de compensation.
Le principe est celui déjà décrit pour la surveillance de l'érosion côtière par photogrammétrie et pour le suivi des herbiers de posidonie en Méditerranée, transposé à un milieu où l'obstacle n'est pas l'eau mais la végétation et la vase. En outre-mer, la logistique et le cadre aérien local ajoutent leurs propres contraintes, détaillées dans notre guide sur les missions par drone dans les DROM.
Ce que la mesure donne vraiment — et ses trois angles morts
Sur la hauteur de canopée et la biomasse aérienne, la littérature est convergente. Une équipe menée par Ali Karimi a publié en juillet 2025 dans la revue Forests une méthode d'estimation de la biomasse aérienne et du carbone bleu de peuplements d'Avicennia marina, en combinant les hauteurs de canopée extraites d'un vol de drone avec des hauteurs mesurées sur le terrain, présentée explicitement comme un outil à faible coût pour la conservation et la gestion (voir l'étude sur Google Scholar). Le drone ne mesure pas le carbone : il mesure une hauteur, que des équations allométriques calées sur des mesures de terrain convertissent en biomasse puis en carbone. Sans le calage terrain, il n'y a pas de résultat exploitable.
Sur la distinction des espèces de palétuviers, une équipe menée par Yuanzheng Yang a publié en 2024 dans la revue Remote Sensing une classification fine à partir d'imagerie drone multispectrale et hyperspectrale : avec l'hyperspectral, la précision globale dépasse 91 % sur quatre modèles d'apprentissage automatique, et atteint 97,15 % avec LightGBM (voir l'étude sur Google Scholar). Le message pratique est double : c'est faisable, mais cela suppose un capteur adapté et des relevés de vérité terrain pour entraîner le modèle. Avec une simple caméra RGB, on obtient une carte d'emprise et de hauteur, pas une carte d'espèces.
D'où les trois angles morts qu'il faut annoncer avant de signer :
- Le carbone du sol échappe totalement au drone. Or c'est lui qui domine : les travaux de Daniel C. Donato et de son équipe, publiés en 2011 dans Nature Geoscience, montrent que la matière organique du sol représente de 50 % à plus de 90 % du carbone total d'une mangrove, biomasse comprise (voir l'étude sur Google Scholar). Un bilan carbone bleu crédible exige des carottages et des analyses de laboratoire. La biomasse racinaire est dans le même cas.
- Les espèces ne se lisent pas d'office. Sans capteur multispectral ou hyperspectral et sans placettes de référence, la classification par espèce n'est pas fiable — et elle reste délicate en canopée fermée ou en peuplement mixte.
- Le drone ne remplace pas les placettes de suivi. Diamètre des troncs, régénération naturelle, salinité interstitielle, faune benthique, taux de survie réel des plants : rien de tout cela ne se voit d'en haut. Le vol densifie et généralise ce que les placettes mesurent ; il ne s'y substitue pas.
C'est la même architecture que pour tout suivi écologique par drone : une couche drone continue, calée sur un petit réseau de points mesurés au sol.
Qui commande ce type de mission, méthode et prix en 2026
Les commanditaires sont d'abord publics ou para-publics : le Conservatoire du littoral, propriétaire ou affectataire de nombreuses mangroves ultramarines ; les DEAL et services de l'État pour le contrôle du domaine public maritime et l'instruction des dossiers ; les parcs naturels marins et gestionnaires de réserves ; les collectivités et EPCI confrontés à l'érosion en pied d'urbanisation ; les bureaux d'études écologues qui produisent états initiaux et suivis ; et les porteurs de projets de restauration ou de compensation, dont le suivi relève de la logique décrite dans notre guide sur le suivi des mesures compensatoires écologiques.
Côté méthode : vol à marée basse, plan de vol en double grille pour la photogrammétrie, points de calage GNSS posés en lisière ferme puisque la vase interdit d'en implanter au cœur du peuplement, et surtout répétition à date et à marée comparables — une carte d'évolution ne vaut que si les deux campagnes sont acquises dans des conditions équivalentes. Dans les zones à statut, l'accord du gestionnaire et le respect des périodes sensibles pour l'avifaune conditionnent la fenêtre de vol autant que la météo.
Ordres de grandeur constatés en 2026, hors taxes, pour une intervention en outre-mer :
| Prestation | Ordre de grandeur (HT, 2026) |
| Cartographie d'une unité de mangrove, orthophoto + emprise (jusqu'à 50 ha) | 1 200 à 3 000 € |
| Photogrammétrie complète avec modèle de hauteur de canopée | 2 000 à 4 500 € par site |
| Suivi annuel d'un chantier de restauration (état zéro + 2 passages) | 2 500 à 6 000 € par an |
| Constat de dégâts après cyclone, mobilisation en urgence | sur devis selon l'étendue et le délai |
Ces montants couvrent la préparation du vol, l'acquisition, le traitement photogrammétrique et la livraison des couches SIG. Ils n'incluent ni les carottages de sol, ni les analyses de laboratoire, ni les placettes de terrain, ni le déplacement inter-territoires quand l'opérateur n'est pas basé sur place — trois postes à budgéter à part et qui peuvent dépasser le coût du vol lui-même. Sur les milieux humides continentaux, la démarche rejoint celle exposée dans notre guide sur la cartographie de zone humide pour un dossier loi sur l'eau. Pour un site géré, une étude d'impact ou un programme de replantation, demandez un devis en précisant le territoire, la surface, le statut du site et la fréquence de suivi souhaitée.